Vers la banlieue totale

Bernard Charbonneau

VERS LA BANLIEUE TOTALE

Rayon : Urbanisme, écologie

ISBN: 979-10-93250-28-1

Prix : 12,00 euros

Pages : 80

Parution: 12 Juin 2018

L’ouvrage Bernard Charbonneau (1910-1996), ami de Jacques Ellul, s’intéresse très tôt au sentiment de la nature et aux saccages que l’agriculture productiviste et l’acharnement industriel imposent aux paysages. Précurseur de l’écologie politique, collaborateur de La Gueule Ouverte (1973-1977) et de Combat Nature, il dénonce les « grand travaux » (autoroutes, aménagement de la côte Aquitaine, zone touristique du Languedoc…) et les enlaidissements volontaires (lotissements pavillonnaires, décharges à ciel ouvert, « boîtes » des centres commerciaux, station-service dupliquée, parcs à thème…). Il n’hésite pas à nommer les responsables (hauts fonctionnaires, élu-e-s, promoteurs, multinationales du commerce et des loisirs, exploitants d’une agriculture intensive, consommateurs béats…). Au-delà d’un cri contre ceux qui défigurent la France, l’auteur généralise son propos et explique pourquoi aucun pays ne va échapper à cette banlieuisation forcée, aux conséquences désastreuses. La banlieue totale s’accompagne d’un pouvoir total qui marchandise chaque fait et geste de chacun, ses territorialités comme ses temporalités. Cinquante ans plus tard, cette colère reste salutaire et annonce la nôtre !

Les auteurs : Bernard Charbonneau est l’auteur d’une œuvre abondante (une trentaine d’ouvrages) et atypique. Cet agrégé d’histoire-géographie est volontairement resté professeur dans une école normale de province afin de vivre au plus près de la nature, dont il observe l’irréversible dégradation au nom d’un illusoire « progrès » qui se retourne contre ses intentions. Un mot parcourt tous les écrits de Bernard Charbonneau : « liberté ». Il chante en nous comme un appel à la révolte, comme le refus d’une économie dévastatrice des communs.

Préface de Thierry Paquot et postface de Daniel Cérézuelle.

Le public : tous ceux qui sont sensibles à l’écologie et à l’urbanisme.

Extrait : La France qu’on voit reste celle des paysages. Avions, turbotrains et bagnoles foncent vers ce mirage qui flotte au-dessus d’un Tanezrouft d’asphalte et de ciment : des Périgords ou des Boischauts dont les clochers et les toits émergeant des feuilles se reflètent dans des miroirs d’eau. Et, pavoisant le site, le monument – tour ou clocher. Allons ! grâce à l’an 2000, l’an 1000 aura toujours bon pied bon œil. Visitez la France… Celle dont on rêve et qui se vend dans toutes les mégalopoles du monde est celle des pays, des bocages et des campagnes. Elle est éternelle, c’est bien connu : la Bretagne a toujours existé et existera toujours ; d’autant qu’on multiplie les aérodromes et les autostrades permettant d’y accéder. La campagne c’est la nature, la succursale auvergnate de l’inépuisable cosmos, le compte en banque d’espace, d’air et d’eau et de liberté, dont grâce au progrès, l’humanité de vingt milliards d’hommes disposera demain pour ses loisirs.
Erreur. La campagne n’est pas exactement la nature, elle est le fruit d’un pacte, progressivement élaboré depuis des siècles, entre la nature et l’homme. Elle est une œuvre, si une œuvre est faite de l’accord patient de l’artiste et de son matériau. En France, comme dans la plus grande partie de l’Europe et de l’Asie et certains secteurs de l’Afrique et des Amériques, dans les pays dont le paysage est la face et le paysan l’auteur, la main humaine est partout passée pour ordonner l’explosion confuse des rocs et des arbres. Il fallait être Breton pour inventer la Bretagne. Ces brumes, ces vents auraient en vain tourbillonné sur le granit, s’ils n’avaient pas erré dans les esprits qui, faits eux aussi de granit poli par les pluies, n’avaient tenu dans la bourrasque autant qu’ils l’avaient subie. Il fallait cent générations de bergers et de faucheurs pour faire la lande rase, cent millénaires de noroît n’y auraient pas suffi. Et si le roc parfois y émerge, il ne se dresse pas, comme l’écueil des mégalithes et des maisons, eux aussi usés par les rafales. Non loin de là, le bocain a fait le bocage, cloisonnant de haies le vert des près dans le roux des landes. Plus savant que Le Nôtre il y a édifié à coup de serpes un labyrinthe végétal autrement vaste que celui des parcs de l’âge classique. Un filet de hais solidement accroché aux troncs des chênes têtards, de chemins creux entaillés pas à pas, noué aux calvaires et aux écarts, structure et tient l’espace, autrement flou, d’un relief effacé par le temps.
Pays fermés : bocages, pays ouverts : champagnes ; Pacifique et moissons dont les bourgs sont des îles. La campagne est une construction de l’homme. Dans les Cévennes, un grand souverain, le peuple cévenol, a bâti la montagne, depuis les fonds torrides où l’on étouffe dans les schistes noirs jusqu’aux abords du ciel, là où des eaux glacées murmurent dans le gazon. Et comme il lui fallait de l’ombre et du fruit, il l’a planté de millions de châtaigniers, dont les troncs noirs issus du roc qu’ils maintiennent font de ces flancs d’oxyde et de feu une pénombre verte. Quand vient la saison, la châtaigneraie qui fut le pain du Cévenol se constelle à perte de vue d’étoiles : il arrive parfois que le quotidien soit une fête. Quelle Sémiramis a bâti ces jardins suspendus auprès desquels les siens ne sont qu’un jardinet banlieusard ? D’humbles paysans, mais leur règne a duré neuf siècles. La montagne est une pyramide que le montagnard entretient pierre à pierre ; si l’une d’elles tombe, en montant à sa bergerie, il la remet en place. La campagne est un parc, un mur. Donc, on ne doit pas s’étonner si, lorsque les hommes l’abandonnent, elle s’écroule.
Bocage ou campagne, le paysage est l’habit dont un peuple a revêtu la terre qu’il habite. Peu à peu il l’a taillé à son image, isolant ses maisons dans un dédale de haies, ou bien rassemblant les familles au village dans le vide des champs. Le paysage est le visage d’un pays : d’une société, le témoin durable de ses travaux et de ses rêves ; la variété des vues reflète celle des façons de voir et de faire. Aussi pour un même sol et un même climat y-a-t-il cent paysages, uniques et par là même universels comme le sont les personnes. Parfois l’un d’eux nous fait signe, tel le visage d’un passant rencontré dans la rue. Dans le paysage tout est bâtiment, plus ou moins enraciné dans le sol dont il fut tiré. Et ceux qui s’en dégagent le plus vivement prennent d’autant plus profondément appui dans le sol où ils sont engagés. Si les hommes n’avaient pas dispersé leurs maisons dans le bocage, la selva d’Armorique où hurle la mer serait aussi terrible que celles des Amazones. L’Eden n’est pas une forêt vierge, c’est un jardin où l’on habite ; et si Mégalopolis engendre elle-aussi la peur, c’est parce qu’à sa façon elle est jungle dévorante, désert pétrifié. Sans maisons, le paysage ne serait qu’une ébauche : le bourg est la fleur de pierre du grand arbre des vallées, la ferme du bocage le nœud sans quoi la trame des haies et des chemins se déferait. Tour ou moulin, le monument fait le site qui l’attendait de toute éternité : tel roc sans donjon n’est qu’un guerrier sans morion. Et d’une butte le clocher fait un pic. La maison, le rempart, est la clef de voûte sans laquelle l’ensemble du paysage ne tiendrait pas, le signal qui révèle aux regards le sens humain sans lequel la nature n’est qu’une ébauche.

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