La langue maternelle

Hannah Arendt
LA LANGUE MATERNELLE
Préface: Hans Jonas

Rayon: philosophie politique, histoire, anthropologie

ISBN: 979-10-93250-10-6

80 pages

Prix: 10,50 euros

Parution: Novembre 2015

 

De nombreuses personnes bien intentionnées veulent couper court à ce processus de compréhension, dans le but d’éduquer autrui et d’alerter l’opinion publique. Ces personnes pensent que les livres peuvent être des armes et que l’on peut se battre avec des mots. Mais les armes et le combat font partie du champs de la violence, et la violence, en tant qu’elle se distingue du pouvoir, est muette ; la violence commence là où s’arrête la parole.

L’ouvrage: « Seule demeure la langue maternelle » c’est un entretien avec Günter Gaus paru à la Télévision allemand le 28 octobre 1964. Dans ce texte Hannah Arendt souligne sa pensée politique par rapport aux problèmes du déracinement, de l’appar- tenance surtout à la langue d’origine, qui même dans les situations plus difficile résiste comme une façon particulière de regarder le monde. Dans une situation politique critique, la pensée a le pouvoir de prévenir les fausses valeurs et fausses croyances et, par suite, celui de nous préparer à la faculté du jugement, ce qui est la plus politique des activités mentales. Pour toutes ces raisons, auxquelles il faut ajouter la fonction de régulation éthique, nous voyons que la pensée conserve d’importantes affinités avec l’action, la politi- que et le monde des apparences. Bien qu’elle découvre, en visitant les décombres de la tradition philosophique, les raisons pour lesquelles la pensée s’est toujours opposée à l’action et à la politique, Hannah Arendt se refuse à croire qu’elle n’ait pas une place propre dans la vie de l’homme commun. Dans le deuxieme essai ici proposé “Compréhension et politique” du 1953, Arendt aborde la question de la ruine du sens commun. Pour elle, l’effondrement de la société de classes a mené à la désolation des individus, c’est-à-dire à leur déracinement social et culturel. Perdus, ils se sont alors repliés vers le totalitarisme qui présentait une certaine cohérence. Son autre ouvrage majeur est un essai sur le procès d’Adolph Eichmann, l’un des exécutants de la solution finale. Dans Eichmann à Jérusalem, elle décrit le gradé nazi comme un homme ordinaire, privé de conscience, illustrant la fameuse idée de la « banalité du mal ». Montrant avec force qu’Eichmann se contentait d’obéir aux ordres. Ses derniers ouvrages sont, eux-aussi en prise directe avec l’époque. Le totalitarisme n’est plus politique, il est désormais économique : le capitalisme triomphe. Ce sontLa Condition de l’homme moderne et La Crise de la culture. Elle y critique la suprématie du monde du travail. Suprématie qui exerce une pression de plus en plus forte sur les individus:chacun doit se battre pour sur- vivre. Cette déshumanisation soumet le citoyen au diktat de l’économie et appauvrit sa réflexion politique. C’est tout l’espace public qui en pâtit.

 

L’auteur: Hannah Arendt, née à Hanovre en 1906, a fait ses études en Allemagne et a suivi ses cours aux universités de Marbourg et de Fribourg, puis a obtenu un doctorat en philosophie de l’université de Heidelberg. Cette ancienne élève de Heidegger et Jaspers s’est exilée en France de 1933 à 1940 avant d’aller aux États-Unis pour y enseigner notamment aux universités de Californie, de Chicago, de Columbia et de Princeton. Hannah Arendt, une des figures majeures de la pensée contemporaine, dont l’oeuvre, avec une rare clairvoyance, a approfondi des thèmes aussi difficiles que tragiques, tels l’antisémitisme et le totalitarisme. Elle a écrit plusieurs ouvrages dont quelques-uns sont traduits en français: Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, 1961; Eichmann à Jérusalem, Gallimard, 1966;Essai sur la révolution, Gallimard, 1967; La crise de la culture, Gallimard, 1972;Le système totalitaire, Seuil, 1972; Du mensonge à la violence, Calmann-Lévy, 1972; Vies politiques, Gallimard, 1974. Elle a collaboré à plusieurs revues et journaux; pour ne citer que les plus connus: Partisan Review, Commentary, Review of Politics, Journal of Politics, The New Yorker, Social Research, etc. Elle est décédée en 1975.

Le public: essai à caractère divulgatif, aussi pour un public tousjours intéressé aux questions du politique.

Un extrait de la préface de Hans Jonas, Agir, connaître, penser : glanage de l’œuvre philosophique de Hannah Arendt : Hannah Arendt a été une des grandes femmes de ce siècle. Je pense être en accord avec elle si je parle de « femmes » et non pas de « penseurs » (seulement un aspect d’un tout) ou de « personnes » (une façon de fuir toute forme de caractérisation sexuelle). Son choix radical d’être ce que le hasard ou le destin avaient fait d’elle – fille de parents juifs-allemands très instruits, héritière d’une longue tradition intellectuelle et esthétique remontant jusqu’aux Grecs, dont elle enregistra l’érosion à l’époque moderne, passagère du navire du XXème siècle, victime et témoin de ses convulsions, amie de ceux qui ont partagé ce voyage et porteuse de ses cicatrices, femme belle et magnétique dotée de l’infaillible capacité de savoir distinguer entre amitié au masculin et au féminin – sa totale affirmation de tous ces aspects relatifs à sa condition humaine fait partie intégrante de l’image qui est visible derrière l’histoire de cette vie unique. Effectivement, elle possédait une forte féminité et par conséquent n’était pas féministe (“je ne veux pas perdre mes privilèges”) ; elle aimait recevoir des fleurs, être accompagnée, avoir l’attention que les hommes réservent aux dames. D’ailleurs, elle considérait les hommes comme le sexe le plus faible, le plus éloigné d’une compréhension intuitive de la réalité, le plus sujet aux déceptions du concept, et par conséquent, le plus enclin aux illusions et le moins sensible à l’ambiguïté et du jeu d’ombre des relations humaines – et donc celui qu’il faut réellement protéger. Certes, dans son cas, la plus haute sensibilité féminine a pour résultat la plus grande solidité – sans plaintes, les personnes étant ce qu’elles sont. Quand j’avais la possibilité de l’interroger sur les jugements hâtifs et souvent tranchants qu’elle portait sur une personne, une action ou une situation, et que je lui demandais des explications, elle avait l’habitude de regarder ma femme et d’échanger avec elle un regard de compréhension mutuelle, de contrariété et de compassion, peut-être aussi de tendresse, tout en disant : « Ah, Hans ! ». Les dernières années seulement, à certaines occasions, j’ai osé lui poser la question, « Hannah, s’il te plaît, dis-le moi, est-ce que tu me trouves stupide ? » ; « Bien sûr que non ! » répondait-elle avec un air de scandale – et elle ajoutait ensuite, « je pense juste que tu es un homme ». Enfin, elle n’aimait pas changer d’avis.
Cela dit – et je ne pourrais pas éliminer complètement le rapport personnel – je m’en tiens à présent à la personne de Hannah Arendt en tant que penseure ou, de façon encore plus distante, je m’en tiendrai à sa pensée. Définir Hannah Arendt en tant que « grande penseure » ne signifie pas pour les contemporains prédire comment sa pensée résistera aux assauts du temps. Or, sa pensée a été fondamentale, pas seulement en raison de ses thèses, mais grâce à son pouvoir de contraindre à une réflexion active, et cela, nous autres aveugles contemporains, nous pouvons l’affirmer avec certitude. En effet, réfléchir sur ses thèses signifie aujourd’hui réfléchir forcément sur la manière dont elle les a conçues. J’essaierai ici, en partant de ses œuvres, de tracer les contours de cette pensée.
Hannah Arendt n’a pas laissé une « philosophie », elle n’a jamais eu cette ambition. Toutefois, une unité non systématique relie toute sa pensée. On peut le constater, au sein d’une œuvre si variée, à partir de différents points de vue. En accord avec la nature de mes intérêts et dans les limites de mes compétences, je me concentrerai sur la partie philosophique, plutôt que sur l’ensemble de sa pensée, et qui, du reste, a un droit légitime à se situer au cœur de ce colloque – sa pensée politique. Elle fut certainement proche de la politique dans sa réflexion philosophique au sens large, puisqu’elle était exclusivement intéressée par l’homme, animal politique en soi, mais pas seulement ; si l’on peut attribuer un nom à cette discipline qui s’occupe des questions fondamentales, appelons-là « anthropologie philosophique ». Son opus magnum sur ce sujet – l’œuvre la plus philosophique qu’elle ait jamais publiée – est The Human Condition (1958), L’Humaine Condition. De toute sa production, c’est sans doute l’œuvre au titre le plus ambitieux et la plus impressionnante par l’ampleur de sa portée. Même Les Origines du totalitarisme, œuvre encore plus imposante, paraît limitée en comparaison, au moins du point de vue du sujet traité. Et pourtant, l’ouvrage n’entendait raconter que la moitié de l’histoire.

 

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