WalterBenjaminCouverture

Technique et expérience

WalterBenjaminCouvertureWalter Benjamin
TECHNIQUE ET EXPÉRIENCE
Mélancolie de Gauche (inédit) et autres textes
Avec un texte inédit en français: « Mélancolie de Gauche »
Préface de Ubaldo fadini
Postface de Susan Sontag
Note sur Mélancolie de gauche de Timothée Nay

Rayon: Philosophie

ISBN: 979-10-93250-12-0

136 pages

Prix: 14,50 euros

Parution: 25 Novembre 2016

 

Pauvres, voilà bien ce que nous sommes devenus. Pièce par pièce, nous avons dispersé l’héritage de l’humanité, nous avons dû laisser ce trésor au mont de piété, souvent pour un centième de sa valeur, en échange de la piécette de l’« actuel ». À la porte se tient la crise écono- mique, derrière elle une ombre, la guerre qui s’apprête. Tenir bon, c’est devenu aujourd’hui l’affaire d’une poignée de puissants qui, Dieu le sait, ne sont pas plus humains que le grand nombre souvent plus barbares, mais pas au bon sens du terme. Les autres doivent s’arranger comme ils peuvent, repartir sur un autre pied et avec peu de chose..

L’ouvrage: Le choix de textes de Walter Benjamin (1929-1933) que on présent dans ce livre concerne le rapport entre la technique et l’existence, avec un essai inédit en France intitulé Mélancolie de la gauche. Au centre de ce livre il y a le rapport entre corps et transformations techniques qui métamorphosent les subjectivités et le sociale surtout par rapport à ce que Benjamin appelle la « pauvreté de l’expérience ». Benjamin a été sans doute un des premiers philosophes qui ont compris comment ce processus de transformation du capital pouvait exercer une action de domestication à travers l’introduction de la technique dans la vie et vice-versa.

Une idée en particulier apparaît extrêmement pertinente parmi les nombreuses qui figurent dans la constellation d’essais tels que Le Surréalisme. Le dernier instantané de l’intelligentsia européenne (1929), Théories du fascisme allemand (1930), Mélancolie de gauche (1930), Karl Kraus (1931), Le Caractère destructeur (1931), Expérience et pauvreté (1933) : l’idée d’« expérience » (Erfahrung). Il s’agit aussi de projeter des questions théoriques (expérience et technique, corps et espace) sur l’arrière-plan de notre vie contemporaine, dans laquelle les processus d’hybridation ou de conjonction de la sensibilité et de l’intelligence avec un certain nombre de progrès technologiques apparaissent toujours plus centraux et donc décisifs pour l’orientation générale de l’existence.

Voici ce que le philosophe allemand écrit dans Expérience et pauvreté : « De barbarie ? Mais oui. Nous le disons pour introduire une conception nouvelle, positive, de la barbarie. Car à quoi sa pauvreté en expérience amène-t-elle le bar- bare ? Elle l’amène à recommencer au début, à reprendre à zéro, à se débrouiller avec peu, à construire avec presque rien, sans tourner la tête de droite ni de gauche. Parmi les grands créateurs, il y a toujours eu de ces esprits impitoyables, qui commençaient par faire table rase. Il leur fallait en effet une planche à dessin, ils étaient des constructeurs ».

Dans ce recueil on trouve les textes suivants :

LE SURRÉALISME. LE DERNIER INSTANTANÉ DE L’INTELLIGENTSIA EUROPÉENNE (1929).
THÉORIES DU FASCISME ALLEMAND. (1930).
MÉLANCOLIE DE LA GAUCHE (1931) INÉDIT EN FRANCE.
KARL KRAUS (1931).
LE CARACTÈRE DESTRUCTEUR (1931).
EXPÉRIENCE ET PAUVRETÉ (1933).

L’auteur: Walter Benjamin (Berlin, 1892 – Portbou, 1940) a vécu longtemps à Paris en tant qu’exilé. Ses ouvrages de philosophie et de critique littéraire sont considérées comme des chefs-d’œuvres de la pensée du XXe siècle. Parmi ses œuvres : Origine du drame baroque allemand (1928), Petite histoire de la photographie (1931), L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1935), Paris, capitale du XIXe siècle (1939), Thèses sur le concept d’histoire (1940).

Introduction, postface et note bibliographique
Ubaldo Fadini : Professeur de philosophe à l’Université de Florence, auteur de nombreuse ouvrages sur l’anthropologie de la tech- nique, sur Gilles Deleuze, Walter Benjamin et Günter Anders.

Susan Sontag (1933.2004) est une essayiste, romancière et militante américaine. Elle s’est fait connaître en 1964 en publiant un essai intitulé Notes on Camp, qui devient la référence sur cette forme de sensibilité contemporaine qui apparaît dans la culture des années 1960. Internationalement acclamée, elle est aussi connue pour ses essais Contre l’interprétationSur la photographieDevant la douleur des autres et pour des romans tels que L’Amant du volcan ou En Amérique. Auteure engagée, elle a beaucoup écrit sur les médias et la culture, mais aussi sur la maladie, sur le sida, les droits de l’homme et le communisme.

Le public: tous ceux qui sont sensibles à la pensée critique, à la philosophie et à la réflexion sur la modernité.

 

Un extrait de la préface de Ubaldo Fadini, Nous, les barbares – Sur l’expérience chez Walter Benjamin : Une attention particulière doit être prêtée à cette référence de Benjamin à un corps séparé – « minuscule et fragile » – de son propre « espace du corps » (Leibraum), qui se retrouve ainsi comme une simple « chose » à l’intérieur d’un « champ de forces », réduit à simple matériau pour la production de marchandises ou pour la destruction de ces mêmes marchandises par la guerre. On peut certainement voir dans les « temps modernes » un « effroyable déploiement de la technique ». Réalisé cependant en des termes qui expriment une « pauvreté tout à fait nouvelle », une pauvreté particulière, dans laquelle tous les hommes se sont trouvé « plong[és] ». Benjamin saisit le rapport entre cette « nouvelle » pauvreté et une « oppressante profusion d’idées » (qui est son « revers »), qui manifeste une coupure fortement idéologique et opère en ayant une valeur de « galvanisation », particulièrement pour le corps humain « fragile », et non d’« authentique reviviscence ». On assiste en effet à la reviviscence « de l’astrologie et du yoga, de la Science chrétienne et de la chiromancie, du végétarisme et de la gnose, de la scolastique et du spiritisme ». Il y a en somme une sorte de triomphe d’une « pauvreté » qui caractérise « tout notre patrimoine culturel », qui ne trouve plus de canaux de transmission à disposition, qui n’a pas d’expériences susceptibles de le raccorder à son être néanmoins « présent ». Les expériences effectivement disponibles, vérifiables et réalisables au moyen de processus de « galvanisation », ne font rien d’autre que de confirmer la pauvreté absolue des expériences de l’individu, et leur caractère même de simulation ou de « détourn[ement] » traduit finalement les espérances qui sont néanmoins placées en elles. Devant un tel phénomène, il ne faut pas reculer, il ne faut pas avoir peur de confesser sa pauvreté en la considérant seulement comme « déshonorante » ; au contraire, il faut la reconnaître sans réserve, il faut l’admettre non pas simplement comme pauvreté de « nos expériences privées, mais aussi [d]es expériences de l’humanité tout entière ». Voilà comment se manifeste « une nouvelle espèce de barbarie », et le concept de barbarie est pourtant introduit en des termes nouveaux par rapport à la manière dont il est entendu traditionnellement, à savoir aussi de manière positive, en vue d’une recherche ouverte et originale sur le sujet contemporain lui-même – « barbare » –, et sur la condition de pauvreté en expérience. On peut apprécier particulièrement chez le « barbare » son approche de la réalité, induite par la pauvreté en expérience, qui paraît marquée par une détermination accrue, en ce sens que cette figure de subjectivation est toujours prête « à commencer au début », « à recommencer à zéro », « à se débrouiller avec peu ». Le renvoi par Benjamin à une subjectivité « créative », inexorablement poussée à faire « table rase » pour procéder ensuite avec un esprit reconstructif, avec le peu qui est resté – intentionnellement (par intérêt) – sur pied, apparaît pour le moins déroutant. Descartes, Einstein ou Paul Klee (avec ses « figures » qui « obéissent » à « leur structure intérieure » plutôt que d’exprimer une quelconque « vie intérieure » ; ce en quoi elles sont finalement « barbares ») sont autant d’exemples de ces « grands créateurs ». Et dans cette perspective, celle spécifique d’une construction arbitraire – « par opposition notamment à la réalité organique » – réalisée dans et par les « créatures tout à fait nouvelles » (décrites/désignées dans les pages des romans de Paul Scheerbart, avec ses maisons de verre), Benjamin aborde la « sensibilité moderne » (chez Adolf Loos), c’est-à-dire celle qui est marquée par des pratiques de transformation de la réalité (et pas simplement de description de la réalité) sur la base de l’invitation brechtienne à « effacer ses traces » : « Scheerbart avec son verre, le Bauhaus avec son fer (…) ont créé des espaces dans lesquels il est difficile de laisser des traces ». Et encore : la pauvreté en expérience vaut principalement non comme désir de nouvelles expériences mais plutôt comme désir de se libérer de tout ce qui s’est accumulé/stratifié, pour pouvoir ensuite se concentrer sur un « milieu » dans lequel il est possible de faire ressortir sans équivoque la pauvreté des hommes, « leur pauvreté extérieure et finalement aussi intérieure, à l’affirmer si clairement et si nettement qu’il en sorte quelque chose de décent ». Il ne faut donc pas faire correspondre à la pauvreté seulement l’ignorance ou l’inexpérience – au contraire, on peut même penser que les hommes ont « ingurgité tout cela » (la « culture » et l’« homme » lui-même…), qu’ils en sont « dégoûtés et fatigués ».

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