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Paysages réactionnaires

couvePaysagesFederico Ferrari avec une contribution de Marco Assennato
PAYSAGES RÉACTIONNAIRES
Petit essai contre la nostalgie de la nature

Rayon: architecture, urbanisme, aménagement du territoire

ISBN: 979-10-93250-13-7

96 pages

Prix : 10,50 euros

Parution: Septembre 2016

 

« Le grand récit du naturalisme nostalgique – à l’œuvre aujourd’hui dans maints projets architecturaux – a « esthétisé » la notion de paysage, en l’intégrant dans une dynamique de consommation typique de toute marchandise. »

L’ouvrage: Dans le champ du projet, la nature est aujourd’hui sans cesse évoquée. Invoquant l’impératif environnemental et écologique, les architectes promettent de rendre la ville de demain plus accueillante et agréable, grâce à une architecture de plus en plus « végétale ». Des images séduisantes et « verdoyantes », associées à un vocabulaire étranger au champ lexical du projet, cachent l’architecture en tant qu’objet minéral. L’hégémonie et l’abus de la notion de paysage révèlent en réalité des problématiques culturelles profondes. Le retour à l’identité, aux racines, au lieu : un triptyque hégémonique chez les architectes et le grand public, qu’il convient de remettre en question. Politiquement très ambigus dans leurs implications, ces nouveaux mots d’ordres instrumentalisent une version banalisée de la beauté. C’est en ce sens que nous parlons ici de paysages réactionnaires. L’acception esthétisante et nostalgique du paysage transforme l’impératif écologiste en une idéologie dénuée de toute l’urgence politique que la question mériterait. Cet ouvrage, en dressant une histoire synthétique du « dispositif visuel » structurant une certaine idée de Modernité, entend montrer comment cette dérive contemplative du paysage est révélatrice d’une crise de la notion de projet, entendu dans son sens le plus profondément politique. Nous entendons au contraire affirmer une conception du paysage complexe et évolutive, synthétisant plusieurs questions (d’échelle, de temps, d’objectivité/subjectivité), contre toute rhétorique nostalgique de la « belle intégralité perdue ».

Les auteurs: Federico Ferrari, architecte et docteur en urbanisme, est chercheur associé du laboratoire ACS/UMR AUSser et enseigne actuellement le pro- jet et l’histoire des formes architecturales et urbaines à l’ENSA Lyon et à l’ENSAP Lille. Ses recherches portent sur l’architecture ordinaire à l’heure de la société de consommation. Il est l’auteur de plusieurs publications et ses articles sont parus dans Domus, Urbanisme, Ciudades et L’Esprit des Villes.
Marco Assennato est philosophe et chercheur indépendant. Ses recherches interrogent les changements de paradigme de la pensée poli- tique et architecturale au XXe siècle. Il a publié Linee di Fuga. Architettura, teoria, politica (duepunti, 2011) et Paesaggio/Paesaggi. Vedere le cose (Libria, 2014).

Le public: tous ceux qui sont sensibles aux nouvelles formes de transformations de l’urbain et de la vie sociale.

 

6Un extrait : Cet essai s’ouvre avec quelques extraits de textes décrivant des œuvres ou des programmes architecturaux récents, la plupart étant situés en milieu urbain. Les termes employés et les imaginaires évoqués renvoient à une « re-naturalisation » de la ville. Se légitimant sur la base de l’impératif environnemental et écologique, ces projets promettent de rendre la ville de demain plus accueillante et agréable, grâce à une architecture de plus en plus « végétale ». Le récit accompagnant ce type de propositions ne cesse d’évoquer – parmi les nombreux mots issus du champ sémantique de la nature –, le paysage. Il s’agit d’un cas classique de mot polysémique : grâce à sa flexibilité et à sa signification traversant non seulement les champs disciplinaires mais également les registres du discours – indifférement celui du grand public et celui des spécialistes – le terme paysage est aujourd’hui omniprésent.
Les cas qui seront mentionnés appartiennent donc à la sphère de la stricte actualité et ont parfois un caractère anecdotique. Mais ce qu’ils nous révèlent est bien plus profond : il s’agit du contexte culturel dans lequel le projet opère aujourd’hui, et ceci à toutes les échelles. C’est pourquoi cet essai – à partir du constat que l’hégémonie (et l’abus) de la notion de paysage révèle des problématiques majeures propres à l’architecture et à l’urbanisme contemporains – ne pouvait s’empêcher de remonter aux origines du terme. La première partie est donc consacrée à la compréhension du contexte dans lequel la notion de paysage a vu le jour et les glissements de sens et de champs qui l’ont caractérisé. Cela implique une tentative de comprendre quel rapport s’est instauré, à partir de ce que nous qualifions par convention d’époque moderne, entre la perception et la représentation du territoire habité et le projet comme outil de sa transformation. C’est la raison pour laquelle nous interrogerons souvent des disciplines telles que la géographie et la philosophie.
Notre analyse repose sur l’interprétation selon laquelle la genèse et l’affirmation du terme paysage sont révélatrices d’un thème déjà amplement discuté : l’« hégémonie du visuel » dans la structuration du territoire contemporain, c’est-à-dire la manière dont l’ « œil » est devenu de plus en plus l’outil majeur de toute représentation – et donc de toute conception – du territoire habité par le genre humain. De plus, l’affirmation du paysage réalise l’assomption de la nature à l’intérieur du monde habité, via sa transformation en images. Comme nous le verrons, au moment où l’homme commence à percevoir son irréductible altérité par rapport au cadre naturel, la naissance du paysage comporte une esthétisation de morceaux de nature, qui deviennent des tableaux. En montrant à quel point ce processus est loin d’intéresser exclusivement le monde de la peinture, nous verrons comment la Modernité produit de plus en plus d’images de nature au fur et à mesure que son rapport avec celle-ci entre en crise. Le recours à certains auteurs emblématiques de la réflexion sur le paysage, tels que Pétrarque, Joachim Ritter et Georg Simmel, mais également issus d’autres champs d’analyse, tels que Erwin Strauss, Franco Farinelli, Hans Sedlmayr et Manfredo Tafuri, accompagnera notre analyse.
L’époque romantique constitue une étape ultérieure du processus d’esthétisation de la nature, liée à une radicalisation de la crise du rapport entre genre humain et environnement, un phénomène évidemment engendré par la révolution industrielle. L’analyse de certaines manifestations entre le XVIIIe et le XIXe siècle dans des champs apparemment hétéroclites – la naissance du jardin paysager et du « sentiment » de la nature, ainsi que le développement des voyages en train – nous permettra de saisir la continuité de certains phénomènes, notamment la « théâtralisation » de la nature. Cette dernière étant toujours liée à une production d’images selon des dispositifs de plus en plus sophistiqués, comme la vue panoramique par exemple.
Dans la deuxième partie, nous opérons un saut chronologique considérable, jusqu’aux années 1980. Il s’agit d’un tournant culturel choisi sur la base de la considération suivante : au moment où certains aspects de l’idée de Modernité, notamment l’idée de progrès, sont remis en question, la nature (et l’histoire) redevient d’actualité. Il s’agit d’une crise très discutée par ailleurs, un débat que, dans cet essai, nous assumons comme étant acquis, bien qu’il constitue une question complexe et contradictoire. Dans le domaine du projet architectural et urbain, la crise de l’idée de progrès est particulièrement évidente : la résurgence de l’idée de nature rend possible une nouvelle vitalité pour un courant culturaliste qui a toujours existé mais qui, pendant les années 1980, semble devenir hégémonique. Nous le verrons à travers divers cas, de la Biennale de Venise de 1980 jusqu’à Léon Krier et aux polémiques du Prince Charles contre l’architecture « moderniste ». De nombreux courants architecturaux, à partir des années 1980, témoignent d’un « retour à l’ordre » qu’il vaudrait mieux qualifier de « retour à la forme » : retour à une ville aux limites précises, et à une architecture avec un « style », où la façade reprend sa place. Ce qui signifie renouer avec une série de notions telles que l’identité, les racines, le lieu.